Holocauste anticipé un certain samedi 15 février 2025
J’ai inventé une machine.
Une machine toute bête, mais formidable ! Il suffit que je la pointe sur un con, que j’appuie sur l’espèce de gâchette que j’ai fabriquée et hop, le con se désintègre ! Il disparaît, tout simplement, comme s’il n’avait jamais été là !
À la fois abscons et loufoque tant c’était inouï ! Mais si exquis !
Je n’en revenais pas : c’était bien la première fois de ma vie que j’avais inventé un truc utile, qui pourrait vraiment aider l’humanité. D’habitude, j’élaborais des machins sans queue ni tête, qui n’apportait rien à personne… mais là ! J’étais à l’aube d’une nouvelle idée de l’existence : un monde sans con. C’était si évident, en y repensant, et tellement lumineux !
Évidemment, je ne doutais pas de la force de ma découverte et de l’indéniable service que cela allait rendre à l’espèce des hommes, mais je n’avais réfléchi qu’au côté utile de la chose. En effet, je ne me suis pas posé une seule seconde cette question si basique, si transparente de superfétatoire péroraison…
Cette question à la mélodie si volage, sans soupir et emplie d’une mutité si criante : et si cette invention était une connerie ?
Eh oui ! Et si j’avais juste pondu une grosse connerie ? Je ne souscrivais bien sûr pas à cette théorie mais quand même… Qu’adviendrait-il alors de son inventeur si l’objet se retournait contre son créateur. En un mot : est-ce que je n’avais pas été un peu con d’imaginer un tel engin ? Et quels risques pouvais-je bien encourir, en ce cas ?
Mais n’allons pas trop vite ! Nous n’en sommes pas encore là de cet épigramme obtus et d’autres questions, plus techniques et plus urgentes celles-là, venaient fatalement se poser à l’aube d’un proche renouveau à la fois si radieux et impatient : un monde sans con ! Parce que, tout comme je me le suis demandé quand j’eus eu terminé de confectionner mon noble dispositif, vous vous interrogez probablement sur deux points fondamentaux : d’un, de quels cons parle-t-on ? Et de deux : comment est-ce que j’ai bien pu faire pour vérifier le bon fonctionnement de mon instrument ?
Le premier point est le plus compliqué à assimiler, car il y a « con » et « con ». Eh bien pour faire simple, ici, je parle des vrais cons, des connards finis, pas bien dans leur tête, qui ont toujours raison même quand ils ont tort. Il n’y a donc aucun sujet se rapprochant de près ou de loin aux cons congénitaux. Je tiens à le préciser car je n’ai pas de temps à perdre avec les traditionnelles associations et autres sectes débilitantes qui vont me tomber sur le paletot après la lecture de cette galante histoire. Il n’y a dans ce récit aucune attaque ni aucun dénigrement des cons de naissance : ceux-là, je les laisse à la postérité, car ils ont tout autant le droit de vie que nous autres qui ne sommes pas cons… du moins pas comme eux. Il va donc être question dans cette historiette d’autres cons : ceux qui le sont devenus avec le temps, dans leur comportement et leurs décisions. Je ne traite pas non plus de la cause : que ce soit leur éducation, leurs fréquentations ou pour d’autres motifs, on ne va s’attacher qu’à traiter la conséquence : la connerie parfaite, celle qu’on rencontre fréquemment dans certaines activités, professionnelles ou non, comme la politique, l’éducation, la psychologie ou la religion. Bref, vous avez sûrement dû avoir affaire avec ce genre de con, vous savez, celui qui ne perd jamais son temps mais qui vous fait perdre le vôtre. Ceux dont on va parler ont aussi une propension à devenir de vieux cons après avoir évolué. Vous en avez sûrement autour de vous : ils sont plus nombreux que les femmes. Donc je suis persuadé que je n’ai pas à m’épancher plus que de raison sur ce premier point.
J’ajoute juste que le vrai con n’est pas vraiment con, mais que quand vous avez affaire au con dont il est question ici, là, c’est vraiment un con.
Quant au second point, celui de savoir comment j’aurais bien pu vérifier que mon singulier dispositif opère ce pour quoi il est fait, rien de plus simple ! Il suffisait de le tester, et je savais qu’il y avait suffisamment de matière première autour de moi pour m’en convaincre. J’avais d’ailleurs décidé de ne pas faire de différence entre mes amis cons et les autres. Pas de préférence, aucune faveur ! Et comme je m’en doutais, mon arsenal ne laisserait aucune trace derrière lui. Il n’y aurait donc pas de cadavre ! Des souvenirs, oui, mais plus de traces : juste la réminiscence d’un con que l’on aurait pu côtoyer et qui aurait disparu un jour, comme un con. Et puis un con qui disparait, honnêtement, va-t-il nous manquer ? Enfin voilà : ainsi que je l’ai indiqué en amont, la disparition est complète, totale et sans déchet possible : je vise, je tire et « pouf » ! Plus rien !
Pouf !
Comme cette onomatopée semblait douce à mes écoutilles lorsqu’elle glissait le long de mes lobules… remontant lascivement vers mes hélix en gâtant frugalement mes conques pubescentes. Je fermais les yeux et imaginais le « pouf » s’engouffrant comme une bulle de savon dans l’ionosphère, en oubliant toute potentielle civilité derrière mes si chétives tragus. Puis j’entrevoyais ce flegme clapotis tambouriner avec apathie ces marteaux couchés au-delà de caisses de résonnance qu’affolaient de maigres étriers…
… Mais qu’est-ce que je raconte, moi ?
Affligeant… Je me suis laissé emporter par ce « pouf »…
Mais avouez tout de même qu’il est enivrant… Vous devriez l’ouïr…
Donc…
Bref !
Sûr de moi enfin et convaincu d’être investi d’une mission fondamentalement essentielle et capitale (donc séduit sans l’augurer par une sévère connerie inhérente à mon obscure essence – mais pas vraiment perspicace à son sujet), j’attrapais alors ce précieux ustensile pourfendeur de cons. Il faut ici que je vous dise qu’il ressemblait à s’y méprendre à un bête téléphone portable… De cette façon, il passait inaperçu.
Enfin en attendant, je franchissais la porte de mon domicile, fier comme le cousin de l’onagre, et claquais sans y penser la porte, derrière moi, direction la rue : la rue et son ramassis de badauds dont les pensées les plus profondes devaient forcément être un amoncellement de conneries égotistes et individualistes. Je n’allais pas être déçu.
Je calmais cependant mon ardeur car ce qu’on pourrait appeler une solution finale n’étais pas, à la réflexion, si discrète que cela. Bien sûr, mon invention ne laisserait aucune trace, mais à bien y regarder, l’acte en lui-même était visible. Je ne pouvais décemment pas me permettre de faire disparaître un con devant témoin. Là, pour le coup, je risquais d’être pris la main dans le sac, ce qui serait fâcheux !
Je quittais donc rapidement la rue commerçante et m’engouffrait dans une rue transversale, l’air de rien, dans laquelle devait bien errer encore quelques cons… moins nombreux forcément, mais en nombre suffisant. J’allais enfin pouvoir tester mon bel éradicateur, innocemment, en toute tranquillité.
Après m’être assuré que la rue était bien moins passante, je stoppai nette ma progression et m’appuyai contre un mur, comme si j’étais un simple curieux indolent qui faisait sa pause entre deux impulsions oisives. Là, je fis mine de tapoter sur mon objet de mort, feignant me servir d’un mobile comme un autre. D’un œil cependant, je surveillais les gens qui clopinaient à proximité et essayais de repérer le con qui allait servir ma petite expérimentation. À ce moment-là, je croyais encore qu’on pouvait déceler un con rien qu’à la tête qu’il avait… comme si un con avait des particularités physiques ! Bref, j’aurais dû à ce moment, déjà, soupçonner le niveau de connerie qui m’habitait. Mais bon, on n’en était toujours pas à ce point de l’anecdote.
Toujours est-il, vint ce moment où je repérais mon con. Il arrivait tranquillement sur ma droite, se dirigeant mollement vers la rue un peu plus commerçante, et ne prêtait aucune attention à moi. Tant mieux ! En plus, il n’y avait personne d’autre de chaque côté de la rue : c’était idéal. J’allais régaler mon mortel appétit.
Il avait vraiment l’air con… C’était prometteur !
Débonnaire, j’attendis encore qu’il passe devant moi, le laissant poursuive sa route vers la gauche, vers son destin. Et puis, comme si j’avais fait ça toute ma vie, j’orientais délicatement mon GSM vers lui et appuyai sur la touche « 4 ». J’avais programmé le tir sur cette touche : pourquoi ? Je ne sais pas ! Pourquoi pas ! En tout cas, pas besoin de viser précisément : le système émettait une sorte de rayon invisible en forme de cône, ce qui faisait que plus la cible était éloignée, et plus le cône s’élargissait : donc en final plus j’avais de chances de faire mouche ! Vous me suivez, n’est-ce pas ? Bon, j’avoue que la portée du rayon était à tout casser d’une dizaine de mètres, ce qui forçait certaine dextérité, tant physique qu’intellectuelle : il ne fallait donc pas trop attendre !
Bref, je fis feu, si j’ose dire, alors qu’il était encore à cinq ou six mètres, et touchais mon objectif sans problème. Ah oui ! J’ai oublié de vous en parler mais ce qui était bien avec mon arme, c’est qu’il n’était pas nécessaire de pointer une zone particulière du corps du con, comme la tête ou le cœur : en réalité, il suffisait de toucher n’importe quelle partie de son anatomie, et le rayon se propageait naturellement dans toute sa personne. Vous voyez que c’était idéal.
Bien !
Maintenant, vous devez vous demander comment je savais que j’avais réussi à toucher mon con puisque le rayon est invisible. Eh bien d’abord parce que la mécanique de mon dispositif me l’indiquait par une simple vibration : une sorte de retour énergétique provenant de ma victime. Mon faux GSM vibrait dans la main en cas de réussite. Ensuite, et ça coulait de source, si je le touchais, il disparaissait tout simplement, comme je l’ai déjà dépeint : il se désintégrait, tout simplement, annihilant ainsi toute forme de son existence. Il ne restait plus de lui que l’évocation et la souvenance qu’en avaient ceux qui le connaissaient.
J’avais donc atteint mon objectif, car j’eus ce retour de vibration sur mon précieux. Je fus toutefois étonnamment surpris car il ne se passa rien de plus. D’abord, le con ne disparut absolument pas. En effet, il continua sa route normalement comme s’il ne s’était rien passé, n’esquissant pas une once de surprise, de douleur ou même de légère sensation.
La première idée qui traversa mon esprit m’emplit d’une grande confusion, d’une consternation sans pareille car je me dis que mon mécanisme ne fonctionnait pas. J’étais pourtant tellement sûr… Mais je me ragaillardis rapidement car il me vint une autre hypothèse : peut-être que le con n’était pas con, en réalité ! Et si c’était bien le cas, ça validait au moins deux choses : d’abord, que mon engin n’avait aucun effet sur les gens qui n’étaient pas cons. Il y en avait donc et c’était tant mieux ! Je ne resterai donc pas seul après l’éradication totale de tous les cons de la planète. Et la seconde notion qui pénétra mon esprit, mais hélas inconsciemment, était que j’étais quand même un peu con de croire qu’on pouvait juger une personne sur son physique ou sa façon d’être.
Je reprenais donc là confiance, malgré tout, et décidai d’attendre une autre personne pour confirmer mon premier postulat. Et heureusement, il ne se passa pas une minute quand je vis un autre personnage déambuler dans la rue. J’avais tout mon temps mais ce n’était pas une raison pour y passer la journée ! Cela-dit, c’était embêtant car le gobemouche qui échoyait devant moi n’avait hélas pas forcément le profil du con auquel je m’attendais. Cependant, là encore, il n’y avait personne d’autre et, comme à priori ma machine n’affectait que les cons, je ne risquais pas de commettre une erreur de jugement. Je décidais ainsi de refaire un essai sur ce désœuvré, mais sans trop y croire.
Suspense…
Pouf !
Victoire !
Eurêka !
Mon appareil fonctionnait à merveille !
Le type n’en avait pas l’air mais c’était bien un con. Comme quoi ! Il ne fallait pas que je me fie aux apparences ! L’énergumène disparut instantanément de la création alors que j’appuyai sur la gâchette… enfin, sur la touche « 4 ».
Pouf !
Plus rien !
Comme s’il n’avait jamais été incarné en ce bas monde !
Et cerise sur le gâteau, il ne restait pas une scorie de vêtement ou d’accessoire : tout avait été vaporisé avec lui ! C’était un des paramètres que je n’avais pas pu valider lors de mes premiers tests in vivo et, bien qu’ayant supposé qu’il en serait ainsi, j’en avais douté un peu… Tout était vraiment impeccable !
Un rapide coup d’œil autour de moi me conforta. Personne à part un couple qui approchait, encore loin. Les deux amoureux ne s’étaient à priori rendu compte de rien. C’était magique ! Le plus grand triomphe de ma vie, le couronnement de plusieurs années de recherches et de travail acharné au service de la sérénité pour une humanité éveillée. J’avais créé le moyen ultime, l’arme suprême contre la connerie qui rongeait cette planète.
Intérieurement, alors que le couple me dépassait, je jubilais. J’étais complètement excité et décidai illico de recommencer l’expérience… tout de suite !
Sans réfléchir hélas !
Instantanément, je pointai à nouveau mon annihilateur vers les amants du jour, qui me tournaient maintenant le dos, et réitérai mon action salvatrice. Je savais qu’il suffisait que je touche un seul des deux promeneurs : le fait qu’ils se tenaient par la main allait les affecter tous les deux.
Pouf !
Et là encore : victoire !
« Reurêka » !
Joie intense !
Mais de courte durée : la conne s’était bien estompée dans les strates éphémères de l’atmosphère sanieuse exsudant de l’humus charnel de notre nid tellurique. Le problème, simple et indiscutablement contrariant, c’est que son tendre sigisbée ne devait manifestement pas être aussi con que prévu. On pourrait se demander, à cet instant, ce qu’un homme sain faisait avec une conne, mais le moment n’était pas à la réflexion. Il s’empara alors de moi une panique angoissante quand l’homme se mit à regarder autour de lui, affolé et terrorisé, ne comprenant pas ce qu’il venait de se passer. Il était à quelques mètres de moi, les bras ballants, incrédule, les yeux allant de la main qui serrait sa douce il y a encore une minute, puis cherchant dans l’espace environnant où pouvait bien avoir filé sa moitié.
Et puis, désespéré, il lança un regard vers moi, suppliant, comme si j’étais le seul à pouvoir l’aider. Machinalement, sans trop me rendre compte de ce que je faisais, je rangeais mon téléphone dans la poche intérieure de ma veste et me mit à avancer, tranquillement, dans le sens opposé… comme si tout était normal.
— Monsieur ?...
Il était derrière moi… Il allait forcément me poser la question… Je continuais alors à avancer comme si de rien n’était et accentuais imperceptiblement la vitesse de ma progression. Cependant, comme je m’en doutais, l’homme ne lâcha pas l’affaire et je dus me résoudre à me retourner alors qu’il continuait à m’appeler :
— Monsieur ? S’il vous plait…
— Excusez-moi ? lançais-je nonchalamment en simulant tant bien que mal l’ignorance.
— Vous avez vu ? continua-t-il sans vraiment savoir ce que j’aurais dû voir. J’étais avec Monique et… l’instant d’après… Je ne comprends pas…
— Monique ? Que voulez-vous dire ?
Je jouais l’homme agacé qui semblait dérangé pas un manant un peu lourdaud.
— Mon épouse ! Elle était là et… l’instant d’après, elle n’était plus là !
Je haussais les épaules comme si j’avais à faire à un mauvais plaisantin, retournant ainsi la situation à mon avantage :
— Non mais dites donc, lançais-je offusqué, mais vous n’allez pas bien mon brave ! Filez donc voir dans la rue commerçante… M’est avis qu’elle doit pas être loin, vot’ dame… C’est blindé d’vitrines, là-bas !
De cette façon, j’espérais couper court à la discussion, en tournant les talons et reprenant ma progression dans la petite ruelle. J’y croisais d’autres flâneurs qui, par ailleurs, ne prêtèrent aucune attention à nous. Je le laissais là, seul, sans un regard, à la fois perdu et doutant, jetant des coups d’œil vers la rue passante, avec une maigre lueur d’espoir. Mais comment pouvait-on aimer une conne ? Le pauvre type, quand même !
De mon côté, sans m’arrêter, j’hasardais furtivement un dernier regard vers lui : il ne semblait pas décidé à me suivre. Au contraire, hésitant, il se dirigea vers la voie commerçante. J’allais sortir de ce cauchemar que j’avais moi-même suscité. J’allais devoir y réfléchir pour la suite.
Enfin, j’atteignais le bout de la petite rue et tournai sur ma droite, sans autre forme d’intrigue. Moi et mon intégrité étions saufs. Un geste rapide sur ma veste me confirma que mon engin était toujours là, dans ma poche. Il marchait ! Il marchait même super bien !
En y réfléchissant, je pourrais même m’en servir devant tout le monde : après tout, c’était quand même discret. Qui pourrait penser qu’un simple promeneur comme moi pouvait être à l’origine de la disparition spontanée de quelqu’un ? J’avais conçu le procédé rêvé, l’archétype de la perfection matérielle : c’était la conclusion du tout.
Et en marchant, fièrement, je regardais de haut tous ces gens que je croisais. Ils ne savaient pas encore que je permettrais à l’humanité, pour bientôt et le lendemain de l’altruiste bestialité du sapiens moderne, d’accéder à un nouveau stade de l’évolution : un monde sans cons.
Bientôt, j’éradiquerai les cons !
⁂
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis que j’avais utilisé pour la première fois mon éradicateur, avec succès, et je ne pouvais m’empêcher de frissonner de plaisir en repensant aux autres sorties, multiples et variées, que j’avais rajoutées à mon palmarès. Des idées plus ou moins folles traversaient mon esprit et, à mesure que le temps rampait, ancraient en moi de plus en plus profondément cette théorie que je devais cultiver, accentuer, faire intensifier. J’allais parachever cette divine besogne. Ainsi, je repensais à ces dieux qui avaient créé les cons, car au demeurant le monde était bien fait : ces démiurges utopiques croyaient juste en cela-mêmes qui embrassaient leur consternante déité. J’aimais aussi à penser que les cons ne pouvaient avoir d’espoir ou de désir tangible, car nonobstant le fait que leur propre nature leur empêchait même de le considérer, ils n’en avaient de toute façon pas besoin.
Cela étant !
On commençait quand même à évoquer de disparitions mystérieuses et inquiétantes dans la région. Je précise que je réside dans le Loiret, au centre de la France, là où je me plaisais à penser que j’allais rayonner. Ça passait à la radio, à la télé, et ça inondait les réseaux sociaux. Les autorités avaient même délégué une petite équipe pour faire le point sur ces étranges absences : des gens semblaient avoir disparu de la surface du globe… beaucoup de gens ! Évidemment, moi, je savais : je savais où ils étaient ! Ou plutôt je savais où ils n’étaient plus puisque je les avais subrepticement vaporisés. En fait, nous étions à l’aube d’un monde nouveau, et nous allions vers ce jour béni où il n’y aurait plus de cons sur Terre.
Mais je ne vous cache pas qu’il y avait du boulot ! C’était une tâche qui n’avait pas l’air aussi ardue au commencement, mais je me suis vite rendu compte qu’il y avait du pain sur la planche.
J’avais donc décidé, rapidement, d’améliorer mon procédé pour le rendre plus performant. Et quand je dis « améliorer », ça voulait dire « renforcer », « permettre un travail à grande échelle ». Je m’y étais donc attelé, entre des sorties franchement constructives au cours desquelles je nettoyais le gâtinais de sa connerie. Au bout de quatre mois finalement de recherches complexes et exigeantes, je dégustais avec les yeux mon nouvel ouvrage. C’était une machine à cons, mais… comment dire ? Elle était… monumentale... majestueuse… multitâches. C’est ça ! Multitâches !
En réalité, ça ressemblait à un cadran géant, un disque qui devait faire dans les deux mètres de diamètre, soit plus de six mètres de circonférence. Alors imaginez ! Comme mon drôle de rayon invisible grossissait à mesure qu’il s’éloignait de l’engin, c’étaient au départ plus de trois mètres carrés de faisceau anti-cons qui gonflait géométriquement en s’éloignant. En plus, la portée aussi s’en trouvait intensifiée : avec ça, je pouvais maintenant volatiliser des cons jusqu’à trois cents mètres de distance, sur un rayon de plus d’un kilomètre ! J’avais créé l’arme ultime.
Enfin…
En fait…
… Je me suis emporté : je n’aimais pas utiliser ce terme d’arme. Bien sûr, le fait de pulvériser des cons supposait forcément leur donner la mort, mais c’était différent : je rendais service à l’humanité. Alors bien qu’il y eût cette notion de décès, je répugnais à appeler cela une arme. Et puis cette idée d’éradication ne me plaisait pas : je ne tuais pas par idéologie comme ce fut le cas au siècle dernier… Non ! Je n’étais de toute façon pas un adepte de la solution finale que j’abhorrais, en réalité, comme son honteux géniteur et son idéologie avilissante. Loin de moi ces théories ignominieuses et méprisables, s’il vous plait ! Comprenez bien que ça n’avait strictement rien à voir. Je préférais largement parler d’un outil de reconstruction massive : c’était un appareil à refaire le monde. L’idéal fait machine au service de peuples éveillés !
Bien ! Ce point étant réglé, je peux poursuivre.
Car j’ai poursuivi !
Et il a encore fallu faire preuve d’imagination et d’ingéniosité parce que, de par le fait, je ne pouvais évidemment pas, officiellement, me promener avec ma machine sans attirer l’attention : ce n’était plus un simple GSM ! Et puis je supputais que l’humanité n’était pas tout à fait prête à l’accepter : il y avait encore trop de cons pour accepter l’utilisation d’un équipement aussi radical. Là encore, j’ai donc dû faire preuve d’inventivité.
Il m’a fallu encore deux semaines que je mettais à profit pour aménager un vieux C35 que j’ai racheté à la casse pour pas cher. J’ai tout simplement installé mon disque à l’arrière, derrière les deux portes. Il me suffisait d’aller me balader, de trouver un espace suffisamment grand et d’ouvrir les portières arrière. Branché sur la batterie du C35, je n’avais besoin de rien d’autre. C’était d’une telle simplicité que même un con aurait pu utiliser la machine…
Non, je plaisante, mais il fallait que je la fasse, celle-là ! On me l’aurait reprochée, sinon !
Bref, trêve de plaisanterie. J’ai donc décollé, pour ma première session d’éradication de grande ampleur, un samedi après-midi. Je savais qu’il y aurait du monde dans la rue commerçante de la sous-préfecture de mon pays d’adoption. Discrètement, je me suis garé devant l’un des arrêts de bus au bout du boulevard, puis je suis descendu. L’arrière de mon véhicule (donc la direction théorique du rayon de mon engin) était orienté vers la fameuse voie qui dégorgeait de badauds sans le sou, prêts à dépenser des économies qu’ils n’avaient pas dans des commerces exsangues par un gouvernement piloté par des c… et il y en avait du monde ! C’est dire le succès auquel je m’attendais. Et à la réflexion, en moi-même, je confirmais ce concept obvie qu’il devait nécessairement y avoir un paquet de cons pour venir dépenser ses petits sous avant d’aller pleurer… mais c’était un autre sujet !
Bref je n’ai pas traîné : j’ai ouvert les grandes portes arrière du véhicule, ai mis en route mon rayon, qui a remonté toute la rue, puis j’ai tout coupé et j’ai refermé. En moins d’une minute, j’avais rapatrié le siège conducteur de mon tank de fortune! Et comme j’avais ouvert les portes arrière à quatre-vingt-dix degrés seulement, personne n’a remarqué mon petit manège.
J’ai remis les gaz, jeté un coup d’œil dans le rétroviseur pour quitter mon parking improvisé, et accéléré sans demander mon reste, abasourdi… Et quand je dis « abasourdi », le mot est faible : j’étais littéralement pantois de la qualité de mon travail, mais surtout complètement ahuri par le nombre de cons que j’avais atteints : le boulevard était littéralement vide !
Les jours suivants, j’ai répété l’opération dans d’autres communes, puis je me suis amusé à installer mon dispositif au sommet de collines proches de groupements d’habitations ou de lieudits. Si j’osais, je dirais que, tous les jours, c’était la curée : pas un con n’échappait à mon dispositif. En moins de deux mois, je devais avoir éradiqué la totalité des cons du montargois.
Je commençais malgré tout à me sentir un peu seul et ne pus m’empêcher d’en parler à mon meilleur ami. Au début, il s’était bien sûr foutu de moi et de mon invention, m’expliquant ubuesquement que j’étais vraiment un con de croire à mon histoire. Et puis, par la suite, alors que je lui faisais profiter de quelques démonstrations, il parut étonnamment horrifié et continua de me gratifier de con, mais différemment :
— Tu ferais bien de te méfier ! lança-t-il avec un rictus déformé par l’effroi que lui inspirait mon génocide. Ta machine va se retourner contre toi ! T’es vraiment le plus gros con qu’on ait pu imaginer !
Il ne m’avait même pas laissé lui répondre : sur ces mots, mon vieux pote avait levé son cul et s’était éclipsé : je ne l’ai plus jamais revu.
J’étais donc condamné à travailler en solo : si même mon meilleur ami ne comprenait pas… Mais d’un autre côté, j’étais tellement satisfait du devoir accompli que je passais outre ce sentiment de solitude et d’abandon. Et je finis par me poser cette question : comment faire mieux et plus rapidement ?
On n’allait tout de même pas y passer l’hiver !
⁂
Deux ans et demi !
C’est ce concept de rampant qu’il me fallut laisser courir pour mettre au point mon nouveau dispositif : un système non pas mécanique, mais tout simplement électronique. Je pouvais maintenant transmettre mon rayon salvateur au moyen des écrans : téléviseurs, moniteurs, téléphones et j’en passe. J’avais trouvé comment modifier mon dispositif pour que le rayonnement anti-con se diffuse à travers les images. Il suffisait d’envoyer une impulsion avec un certain niveau de radiation. C’était simple, mais il fallait y penser !
Le problème n’était donc pas technique mais commercial : comment passer à la télévision quand on ne connaît personne dans ce milieu ? Difficile ! Il fallait donc que je me limite aux moyens sociaux offerts par Internet à l’attention des décérébrés. Et là, l’image, c’était facile : YouTube, Facebook, Snapchat et autres TikTok ! Il n’y avait plus qu’à ! D’autant que j’imaginais qu’il devait y avoir une tripotée de cons qui consommaient ce genre d’absurdité électronique !
C’est là, pourtant, que je fis une erreur. Eh oui, je n’étais malgré tout pas infaillible, et mon excitation pour ce nouveau projet m’empêcha de peser le pour et les nombreux contres.
Ma petite vidéo ne durait que dix secondes. Elle était simple mais efficace : il s’agissait d’un texte écrit en blanc sur fond noir et qui disait :
« SOURIEZ, VOUS ÊTES FLASHÉ »
Le reste était élémentaire : celui qui regardait cette petite vidéo se prenait en pleine poire les rayons qui se déversaient de son moniteur et, s’il avait gagné au grand tirage de la loterie des cons, il disparaissait ! C’était un peu comme un virus ou un cheval de Troie, sauf que ça ne s’attaquait pas à la machine, mais à son utilisateur.
Et surtout en silence, avec toute la discrétion du monde : aucun témoin puisque ça se passait dans le chez moi de tout-un-chacun !
La machine était lancée : ça allait faire le tour du monde et vider l’humanité de sa connerie pourtant si intrinsèque. Je ne sais pas si vous imaginez… si vous arrivez à entrevoir ne serait-ce qu’une seconde le bienfait d’une telle œuvre ? C’était… fondamentalement remarquable ! Et je dis cela sans prétention aucune !
En quelques semaines, la population de notre bon vieux globe avait été divisé par dix ! La force des réseaux sociaux était tout simplement exceptionnelle : il ne restait même plus un milliard d’êtres humains sur Terre… et encore, en dehors des pays qu’on dit civilisés ! Ça avait été une hécatombe d’une impitoyable rapidité. Du haut de leur grande technologie, pas une seule des plus grandes puissances mondiales n’avait réussi à mettre le doigt sur la cause de ce sacrifice nécessaire.
J’avais quasiment éliminé la race humaine…
Et là, tout seul, perdu dans mon petit appartement, je commençai à prendre peur, à me demander ce que j’avais réellement fait. Car c’est singulièrement à ce moment, alors que j’étais parvenu à l’absolution ultime, la fin de la connerie sur Terre, qu’il me vint une idée terrible : et si mon meilleur ami avait eu raison ? Et si j’étais vraiment un gros con, moi aussi ? Je n’aurais donc pas droit à la vie…
Tandis que la machine continuait son œuvre, car il devait malgré tout rester encore quelques cons à gérer, je m’enfonçais lentement dans une nouvelle terreur : m’étais-je auto-dupé ? Aurais-je pu me leurrer à ce point que l’humanité aurait finalement besoin de cons pour s’auto-suffire ? Après tout, chaque organisme a son utilité dans la chaîne alimentaire de l’existence !
Je me rendais compte, alors que je broyais du noir dans mon coin, que j’avais réalisé l’inverse d’un ethnocide, et je me perdais en conjectures : il n’y avait pas d’antonyme à un ethnocide… Il n’existait aucun mot pour définir l’éradication d’une civilisation par une autre moins puissante. En l’occurrence, moi ! Et s’il n’existait pas de contraire à ce mot, c’est que j’avais peut-être réalisé quelque chose d’impossible, de contre-nature.
Et soudain, il me revint les mots de mon meilleur ami : « T’es vraiment le plus gros con qu’on ait pu imaginer ! ». Se pouvait-il qu’il eût eu raison ? Que je sois vraiment un sacré con ? LE con ultime ! Ce serait bien un sacré coup du sort, quand même !
Au bout d’un moment, à ressasser tout ça, je finis par ne plus trouver le sommeil : je passais mes jours et mes nuits à regarder cet écran avec de gros yeux blancs globuleux, épuisés. Là, défilaient les pseudos des cons qui disparaissaient à une vitesse vertigineuse. On en était arrivé à un point où il n’y avait plus que quelques millions de personnes sur la Terre : les gouvernements n’avaient pas survécu et la vie humaine, dehors, ne ressemblait plus guère qu’à un « chacun-pour-soi » arriéré. Il n’y avait probablement plus un con sur notre bonne vieille planète, mais nous étions seuls et je crois que ce qu’il restait de l’humanité était encore plus primitive qu’avant. Hélas, il ne restait plus que des humains à qui on avait arraché le plus important : la différence.
Dire que j’étais complètement déprimé était un euphémisme. C’était pis que ça ! D’heure en heure, une honte profonde commençait à s’insinuer en moi : en voulant éradiquer les cons, j’avais presque anéanti l’humanité. C’était aussi une antiphrase de dire que j’étais au bord du suicide tant j’étais accablé d’avoir fait preuve d’autant de conneries en si peu de temps !
Vint enfin ce triste soir, morne et déplaisant, où je décidai de mettre fin aux jours du plus grand con qui fut : moi. Au fond de mon être, j’en étais arrivé à un point tel que la sentence devait tomber : j’allais me connecter et lire ma fameuse vidéo, mon petit réel qui volatilisait les cons. Et si vraiment j’en faisais partie, ce que je commençais sincèrement à soupçonner, je m’évanouirais dans les limbes de l’éther et ce serait mieux ainsi.
Installé devant mon écran, donc, pitoyable et désespéré, je cliquais lentement sur le lien fatidique, et la phrase magique apparut, en grosses lettres blanches sur un décor lisse d’un noir sans fond :
« SOURIEZ, VOUS ÊTES FLASHÉ »
J’ai obéi, désabusé, et souris en me demandant si j’allais souffrir au moment de mon évaporation. Finalement, c’était la seule chose que je ne savais pas : souffrait-on quand on était vaporisé ?
Mais il n’y eut aucune douleur.
Rien !
Et pour cause !
J’étais toujours là. Ça n’avait pas marché. J’étais un vrai con et je n’avais pas été vaporisé. Une panique terrible s’empara alors de mon esprit, tel un spectre de son âme, tandis qu’un trouble surgissant des abysses dévorait ma conscience… Qu’avais-je fait ? La déraison s’attaquait au peu de lucidité qui subsistait au-delà des épouvantables conséquences de ma folie.
Alors oui : c’était pire que ce que j’avais pressenti. Je comprenais mieux maintenant la chute récente de la civilisation et l’horreur de la situation. J’avais survécu alors que j’étais un énorme con.
J’insiste : j’étais vraiment un gros con, un très très gros con qui n’avait pas conçu une machine à cons… Ma démence congénitale avait engendré l’horreur.
En réalité, ce que j’avais créé, c’était juste l’antonyme d’une machine à cons.
"Peu importe la vitesse à laquelle tu avances tant que tu ne te retournes pas..."
Merci de nous avoir contacté, nous reprendrons contact avec vous dès que possible.
Amicalement,
La rédaction
Aïe ! Appremment, votre envoi n'a pas abouti... Merci de réessayer !